Satoshi Shiki vs les autres versions de Dororo
Dororo est l’un de ces récits fondateurs qui n’ont cessé d’être relus, adaptés et réinterprétés. Chaque version révèle une facette différente de la même histoire. La relecture proposée par Satoshi Shiki s’inscrit dans cette lignée, mais elle s’en distingue par un choix clair : radicaliser la tragédie par le corps et la violence.
Comparer Shiki aux autres versions de Dororo, c’est observer comment une même matière narrative peut produire des œuvres profondément différentes.
Le Dororo d’Osamu Tezuka : fable morale et humaniste
L’œuvre originale d’Osamu Tezuka est avant tout une fable. Hyakkimaru y incarne une quête de complétude, mais le récit conserve une dimension accessible, parfois même ludique. Dororo, personnage vif et malin, apporte une énergie enfantine qui contrebalance la noirceur du propos.
La violence existe, mais elle est symbolique. Les démons représentent des maux abstraits, et la narration privilégie le message humaniste : la compassion, le partage, la reconstruction morale.
Chez Tezuka, Dororo parle de la guerre et de la souffrance, mais toujours avec une distance qui laisse place à l’espoir.
Les adaptations animées : moderniser sans rompre
Les adaptations animées, notamment la plus récente, ont cherché à moderniser Dororo tout en respectant l’esprit original. Elles accentuent la dimension dramatique, développent les personnages secondaires et proposent une mise en scène plus émotionnelle.
Cependant, ces versions conservent un équilibre :
- violence mesurée
- empathie très présente
- narration tournée vers la rédemption
L’objectif est souvent de rendre Dororo accessible à un public contemporain sans rompre avec son héritage. Le corps souffre, mais il n’est jamais montré comme un champ de ruines permanent.
La version de Satoshi Shiki : une rupture assumée



Avec Dororo and Hyakkimaru, Satoshi Shiki opère un déplacement radical. Il ne cherche pas l’équilibre, mais la confrontation.
Sa version est :
- plus violente graphiquement
- plus sombre dans son atmosphère
- plus centrée sur la souffrance physique
Hyakkimaru n’est plus seulement un héros en quête de réparation. Il est un corps mutilé en permanence confronté à ses limites. Chaque combat est lourd, douloureux, rarement héroïque. Dororo, lui aussi, évolue dans un monde où l’innocence a peu de place.
Le corps au centre de la divergence
La différence majeure entre Shiki et les autres versions tient au traitement du corps.
- Chez Tezuka : le corps est un symbole
- Dans l’anime : le corps est un vecteur d’émotion
- Chez Shiki : le corps est un champ de bataille
Les prothèses d’Hyakkimaru, les blessures visibles, la fatigue constante deviennent des éléments narratifs centraux. Le lecteur ressent physiquement ce que signifie être incomplet, puis se reconstruire au prix de nouvelles pertes.
Cette approche transforme profondément la tonalité du récit.
Une tragédie sans atténuation
Là où les autres versions laissent place à des respirations, Shiki resserre l’étau. La guerre, la famine, la cruauté humaine sont omniprésentes. Les choix moraux sont plus brutaux, les conséquences plus lourdes.
Il ne s’agit pas d’embellir le passé ou de transmettre une morale claire, mais de montrer un monde qui détruit systématiquement ceux qui y vivent. La quête d’Hyakkimaru n’est plus seulement personnelle : elle devient une lutte contre un ordre du monde fondamentalement injuste.
Fidélité à l’esprit, infidélité au ton
Paradoxalement, malgré cette radicalité, la version de Satoshi Shiki reste fidèle à l’un des cœurs du Dororo original : la question de ce qui fait un être humain. Mais là où Tezuka répond par l’humanisme, Shiki répond par la tragédie. Il ne propose pas de consolation, seulement une lucidité brutale.
Une adaptation pour lecteurs avertis
Comparer Satoshi Shiki aux autres versions de Dororo, c’est comprendre que son adaptation ne remplace pas les précédentes. Elle les complète.
- Le Dororo de Tezuka reste une œuvre fondatrice
- Les adaptations animées offrent une relecture accessible
- La version de Shiki propose une plongée adulte, exigeante et parfois éprouvante
Cette diversité d’approches fait la richesse du mythe Dororo. Et dans cet ensemble, Satoshi Shiki occupe une place à part : celle d’un auteur qui a osé regarder le cœur du récit sans détour, quitte à en faire ressortir toute la violence.
